Sud-Kivu : La chasse alimente les foyers, mais menace l’avenir de la reserve d’Itombwe

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Mandja est un village du territoire de Mwenga dans la province du Sud-Kivu en RDC. Ces habitants vivent des ressources fauniques et floristiques de la réserve d’Itombwe. Ils vivent de la chasse et de la cueillette. Face à une pression accrue sur cette réserve, plusieurs animaux risquent de disparaitre. Les autorités, les partenaires et les communautés locales devraient mettre la main à la patte pour sauver la réserve d’Itombwe. Cet article retrace l’expérience de Emmanuel Basoda, chercheur et expert au sein du cabinet EKAGRI.

Parti pour des investigations ichtyologiques sur la rivière Elila en Reserve Naturelle d’Itombwe, une curiosité d’un œil scientifique m’a poussé à écrire ce que j’ai vu et vécu pendant trois semaines dans la forêt sur la chasse des animaux dans le village de Mandja.

Dans le Sud-Kivu, la réserve naturelle d’Itombwe demeure l’un des paysages les plus singuliers d’Afrique centrale : un milieu forestier à forte biodiversité, abritant des espèces aussi diverses que les oiseaux aquatiques, les mammifères arboricoles, les animaux terrestres et même des espèces plus discrètes mais essentielles, comme certaines chauves-souris.

Pourtant, à Mandja, un village situé en territoire de Mwenga, à environ 1135 mètres d’altitude, la réalité est préoccupante : chaque jour, des habitants sortent pour chasser. La chasse y est devenue une habitude culturelle et une source alimentaire immédiate mais aussi une menace croissante pour la disponibilité future de la viande de brousse et, par ricochet, pour la stabilité alimentaire des ménages.

De la viande aujourd’hui, mais incertaine demain 

A Mandja, les ménages s’approvisionnent en viande de brousse en chassant une variété d’animaux sauvages dans la réserve naturelle d’Itombwe. Selon notre propre constat, les chasseurs rapportent que la viande circule dans les familles, alimente les repas, et permet aussi de répondre aux besoins lors de cérémonies ou d’événements familiaux importants comme la naissance d’un bébé ou le mariage. Mais une question domine : que se passera-t-il lorsque les animaux deviendront rares dans cette partie d’Itombwe ? Lorsque la pression de chasse dépasse le rythme de reproduction des espèces, la réserve se vide progressivement. Ce n’est pas seulement la biodiversité qui souffre : c’est également la base même de la sécurité alimentaire puisque la viande de brousse finit et finira par se raréfier. Etant donné la population de ce village semble ignorer l’importance de conserver les écosystèmes uniques et la loi sur la chasse et que celle-ci n’est pas vulgarisée dans cette partie, la viande de brousse peut sembler abondante à court terme, mais la chasse quotidienne accélère l’épuisement local des populations animales.

A Mandja tout est chassé

Les témoignages soutenus de nos propres observations décrivent une pratique couvrant plusieurs catégories d’animaux notamment des espèces des oiseaux comme les cormorans et hiboux, les mammifères volants : surtout les chauves-souris, chassées parmi les “gibiers” disponibles. Les singes, sont aussi chassés à grande échelle ainsi que des animaux terrestres tels que des antilopes et des écureuils. Les pangolins, dont la capture constitue une alarme supplémentaire car ce sont des espèces sensibles et souvent fortement menacées ailleurs et enfin les reptiles comestibles tels que les serpents. L’enjeu est majeur : lorsqu’on chasse des espèces si variées (oiseaux, chauves-souris, singes, antilopes, pangolins), on ne touche pas seulement à la quantité de viande. On perturbe aussi l’équilibre écologique.

Cette image illustre la réalité matérielle de l’approvisionnement par la chasse : l’animal souvent chassé à l’intérieur ou en périphérie de la réserve naturelle d’Itombwe devient de la nourriture et parfois une ressource de prestige. Mais cette chaîne du prélèvement à la consommation pose la question de la durabilité.

La chasse, jusqu’à quand

Le discours local et les habitudes relèvent un paradoxe : les habitants du village de Mandja à l’intérieur de la réserve naturelle d’Itombwe aiment la chasse, alors que le sol est naturellement fertile. On pourrait y développer des cultures capables de diversifier l’alimentation. Pourtant, l’agriculture reste largement négligée.

L’agriculture, le dernier des soucis

Malgré un potentiel agricole, seulement quelques personnes cultivent : du manioc, du riz et d’autres productions, mais à petite échelle. Cette situation maintient une dépendance forte à la viande de brousse : si l’agriculture n’arrive pas à sécuriser une alimentation régulière, la chasse devient une solution presque “automatique”.

Pisciculture : présente, mais insuffisante

Certains ménages pratiquent la pisciculture de subsistance, mais le rendement demeure faible, notamment à cause du manque d’encadrement et d’un niveau insuffisant de professionnalisme technique. Ainsi, même lorsque les alternatives existent, elles ne produisent pas encore assez pour réduire la pression sur la faune.

L’élevage une potentialité negligée

La population tente aussi de diversifier avec l’élevage domestique : vaches, poules, cochons, chèvres, canards, chiens (notamment comme animaux de compagnie ou de prestige). Tous ces animaux élevés constituent la source de la viande destinée aux cérémonies de fêtes lors des naissances, des mariages ou des visites respectueuses.

Cependant, ces activités ne suffisent pas à remplacer durablement les apports fournis par la chasse. Plusieurs raisons se dégagent : absence totale des infrastructures routières, manque de capital de départ (alimentation, logement, soins), insuffisance d’appui technique, contraintes d’accès aux marchés, et, surtout, l’absence d’un encadrement complet transformant l’élevage et l’agriculture en système productif régulier.

Préserver le milieu, pour garantir la nourriture

L’argument central est simple : il faut que les activités alternatives permettent aux ménages de trouver de quoi manger régulièrement, tout en permettant aux animaux sauvages de se multiplier et profiter de leur environnement naturel.

La réserve naturelle d’Itombwe n’est pas un décor : c’est un écosystème. Les animaux tels que les oiseaux, chauves-souris, antilopes, singes, pangolins, écureuils, participent tous à l’équilibre du milieu (pollinisation, dispersion, régulation, dynamique forestière). Si on coupe ce système par la chasse excessive, la réserve finit par se transformer.

Pourtant, il est connu que lorsqu’un territoire devient “pauvre” en faune, ce sont aussi les communautés qui perdent : elles n’ont plus de viande facile, et l’insécurité alimentaire s’aggrave.

Les conséquences se font déjà sentir

La chasse quotidienne entraîne plusieurs menaces concrètes: la raréfaction progressive des espèces chassées car plus on prélève, plus la disponibilité chute ; l’instabilité de la viande de brousse : les ménages perdent un “revenu-aliment” devenu aléatoire ; le risque sanitaire et de transmission : la manipulation et la consommation de certaines espèces sauvages peuvent poser des risques sanitaires (sans entrer dans le médical, la précaution est nécessaire) ; la perte écologique irréversible : certaines espèces comme les pangolins ne se rétablissent pas rapidement lorsque les populations chutent.

Quoi faire ?

Cet article d’information n’est pas resté seulement dans la dénonciation. Il propose aussi une voie réaliste en quatre priorités d’intervention.

La priorité 1 consiste à renforcer l’agriculture de manière ciblée par l’appui en semences et intrants, à travers la formation de base, la structuration de petites filières, l’accompagnement pour améliorer les rendements (ex. manioc et riz) afin que la ferme devienne une source alimentaire régulière.

La priorité 2 consiste à professionnaliser la pisciculture par l’encadrement technique, l’amélioration des bassins ou étangs, la gestion des aliments et de la reproduction, l’appui à la qualité et au stockage afin de sécuriser et rendre la pisciculture une “ligne de secours” alimentaire.

La priorité 3 consiste à encadrer et moderniser l’élevage domestique et le rendre productif par l’appui aux petits élevages (couverture, alimentation, santé animale), la formation sur l’élevage rationnel, l’accompagnement pour réduire les pertes et augmenter la production à fin d’augmenter le rendement et rendre l’élevage plus compétitif comme alternative à la viande de brousse.

La priorité 4 concerne le dialogue communautaire et la responsabilisation sur la réserve à travers la sensibilisation sur la durabilité, en encourageant des pratiques moins destructrices et en renforçant l’idée que la réserve doit rester un patrimoine vivant.

En définitive, le but n’est pas de “punir” ni d’entretenir une stigmatisation. L’idée est plutôt d’assurer une transition, afin que les familles de Mandja puissent s’alimenter de façon régulière, sans mettre en danger la faune de la région d’Itombwe.

Si les alternatives (agriculture, pisciculture, élevage) restent peu encadrées et peu productives, la chasse restera la solution la plus accessible. Mais si elles sont accompagnées, structurées et rendues rentables ou sécurisantes, la pression sur la réserve peut diminuer et les animaux peuvent retrouver de l’espace pour se reproduire.

La réserve naturelle d’Itombwe porte une richesse immense. Dans le village de Mandja, la chasse alimente aujourd’hui les foyers, mais elle menace l’avenir : la viande de brousse pourrait devenir plus rare, et l’écosystème peut s’appauvrir.

Il est temps d’investir dans des alternatives concrètes : agriculture performante, pisciculture renforcée, élevage structuré avec un accompagnement réel. C’est ainsi que l’on peut protéger la Reserve dans ce village de Mandja à Itombwe et que l’on peut sécuriser la vie des populations qui dépendent de cet écosystème.

Pour rappel, a Réserve Naturelle d’Itombwe située dans l’est de la République démocratique du Congo, plus précisément dans la province du Sud-Kivu, à l’ouest du lac Tanganyika. Les montagnes d’Itombwe constituent un ensemble de la chaîne des monts Mitumba, située à l’est de la RDC, dans le fossé du Rift Albertin.

Par Kitumaini Basoda Emmanuel


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