La plaine de la Ruzizi, d’ordinaire si verdoyante et vibrante au rythme des saisons agricoles, porte aujourd’hui les lourds stigmates de l’insécurité. Dans le village de Lubarika, groupement d’Itara Luvungi, les caféiers plient sous le poids des cerises mûres, mais les chants des récolteurs ont laissé place au silence pesant de la peur. L’avancée et les exactions liées à la rébellion du M23 ont transformé ces terres nourricières, jadis fierté de l’agroécologie locale, en véritables zones rouges. Il est actuellement difficile d’avoir accès aux champs par peur d’être surpris par les combattants. Les habitants appellent à la fin de la guerre.
Une récolte abandonnée, une économie locale en ruine
Le café de la Ruzizi n’est pas qu’une simple culture de rente ; c’est le pilier financier de milliers de ménages. La vente des cerises permet de payer la scolarité, les soins de santé et de réinvestir dans la terre. Pourtant, aujourd’hui, l’accès aux champs s’apparente à une roulette russe. Les agriculteurs assistent, impuissants, au pourrissement de leur production sur pied.
Nos enfants ne vont plus à l’école et nos marmites sont vides, se désole Sifa, une productrice de 45 ans, la voix brisée par l’angoisse.
« Je vois mon champ de café depuis la colline du village, les cerises rougissent et tombent par terre. Mais si j’y vais, je risque de croiser des hommes en armes, de me faire violer ou tuer. Ce café, c’était toute notre épargne pour l’année. Aujourd’hui, la guerre nous a volé notre sueur et notre dignité ».
Le courage du désespoir : braver la mort pour survivre
Face à l’étau de la pauvreté qui se resserre, l’instinct de survie pousse certains à défier l’insécurité. L’attachement à la terre et l’urgence de nourrir les siens l’emportent parfois sur la peur des armes. Ce n’est plus de l’agriculture, mais un acte de résistance désespéré.
« Je n’ai pas le choix, je suis un homme, je dois nourrir ma famille », explique Baraka, un cultivateur de Lubarika, glissant sa machette dans sa main, avant de s’aventurer sur les sentiers escarpés à l’aube. « J’y vais très tôt, à pas de loup, en me cachant dans les herbes. Je cueille ce que je peux en une demi-heure et je fuis au moindre bruit suspect. Ce n’est plus notre métier d’avant. Mais si on abandonne tout à ces assaillants, on mourra de faim avant même que leurs balles ne nous atteignent. »
Maintenir la résilience : les conseils de l’encadrement agricole
Dans ce chaos, le tissu coopératif et les conseillers agricoles tentent de maintenir une lueur d’espoir. Comment s’adapter quand les balles remplacent les pluies de saison ? Face à cette situation inédite, des mesures d’urgence s’imposent pour préserver ce qui peut encore l’être et préparer la relève.
La priorité absolue reste la vie humaine, il ne faut prendre aucun risque inconsidéré », rappelle Gaspard Mugara, chef des programmes au sein du cabinet EKAGRI, spécialiste des chaînes de valeur agricoles dans la région.
« Pour les producteurs comme Baraka qui parviennent à exfiltrer de petites quantités de café, l’urgence est de maximiser la qualité pour compenser la perte de volume. Je vous conseille de soigner le traitement post-récolte à domicile : utilisez de petites claies de séchage surélevées et bien aérées, à l’abri dans vos parcelles sécurisées, pour éviter la moisissure. Aux coopératives, je recommande de délocaliser urgemment les stocks vers des entrepôts situés dans des zones neutres pour éviter les pillages. Enfin, même si c’est dur, commencez à préparer des pépinières communautaires dans les villages refuges. Dès que la paix reviendra, il faudra replanter vite pour remplacer les plantations détruites ou abandonnées », conseille Gaspard.
Le café de la Ruzizi est réputé pour ses arômes complexes. Mais aujourd’hui, pour les producteurs de Lubarika, chaque goutte de ce café porte le goût amer de l’injustice. La paix n’est pas seulement une urgence politique, c’est une urgence environnementale, agricole et humanitaire. Sans sécurité, il n’y a pas d’agriculture durable. Il est temps que les armes se taisent pour que la terre puisse, à nouveau, nourrir ses enfants.
Pour rappel, depuis 2023 le cabinet de consultance EKAGRI accompagne les coopératives agricoles et organisations paysannes dans le territoire d’Uvira. Cet accompagnement est orienté vers des formations, des appuis conseils et la production des divers documents de gestion.
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