Bukavu : Ces maisons qui poussent dans le lac

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L’accès au lac Kivu est presque réservé aux familles nanties de Bukavu. C’est en tout cas le constat sur terrain. De Kazingo (entrée de la ville) à la frontière Ruzizi I, les habitants de Bukavu n’ont pas accès au lac. Les quelques accès publics au lac Kivu jadis accessibles (Kelengera, SNCC, Cercle sportif, Athènes (Ndendere), bassin du collège, sont actuellement lorgnés par des puissants. Ce bien public est désormais privatisé, privant ainsi de l’opportunité aux jeunes Bukaviens qui veulent apprendre à nager ou aux touristes amoureux des eaux lacustres.

Lac Kivu, de plus en plus loin des Bukaviens

Le lac Kivu, particulièrement dans la ville de Bukavu, est un espace naturel et social essentiel. Ses sites récréatifs, ses zones côtières et les abords du plan d’eau constituent des lieux de détente, de commerce, de pêche et de vie quotidienne pour les populations riveraines. Pourtant, dans les communes de Bagira, de Kadutu et d’Ibanda, l’accès public au lac est progressivement menacé par des pratiques d’empiétement foncier. Des parcelles sont établies de manière à limiter ou obstruer les voies d’accès aux lieux publics, tandis que certains habitants construisent leurs maisons directement dans le lac Kivu, en contradiction avec les règles de délimitation et de protection environnementale prévues par la loi. Les rives du lac Kivu qui étaient encore protégées il y a quelques années à Muhumba y voit le morcellement en petites parcelles qui favorise désormais la multiplication des maisons d’habitation dans le lac, comme si les constructions se faisaient sous l’arbitrage des autorités. Les milieux côtiers sont très convoités pour leurs intérêts touristiques ou économiques et constituent des écosystèmes fragiles, sensibles à l’action des agents anthropiques : pollution, artificialisation, assèchement, industrialisation, urbanisation, etc. La ville de Bukavu évolue au rythme où sa planification urbaine ne correspond pas au dynamisme de sa population. Au-delà des conflits d’usage, ces comportements produisent des conséquences écologiques et sociales graves : érosion, éboulements, enfouissement des zones de frayères, fragilisation des berges et disparition progressive des paysages publics.

Des tensions à craindre

Bukavu est une ville façonnée par des reliefs montagneux et des pentes sensibles. Cette configuration géographique rend les berges du lac Kivu et les zones proches du rivage particulièrement vulnérables aux perturbations. Malgré ce constat, on observe que certaines parcelles sont installées en empiétant sur des espaces qui devraient rester publics, notamment à proximité des sites récréatifs. Dans les trois communes de Bagira, de Kadutu et d’Ibanda, des limites artificielles : clôtures, installations privées, occupation de chemins d’accès rendent l’accès au lac difficile, voire impossible pour le public. Plus préoccupant encore, certaines constructions se font au contact direct du lac, sans tenir compte des risques naturels et des dispositions juridiques relatives à la protection du littoral. Ces pratiques créent une dégradation progressive : le milieu côtier du lac, au lieu d’être un bien commun et un espace d’intérêt public, devient un espace progressivement approprié, ce qui accentue les tensions entre propriétaires et usagers.

Quand le foncier fragilise l’environnement

Alors qu’en République Démocratique du Congo, la loi interdit formellement toute construction à moins de 10 mètres des rives du lac Kivu, l’urbanisation démographique galopante et la pression foncière à Bukavu le long des rives menacent l’écosystème du lac Kivu. Les constructions anarchiques sur les 10 mètres de rives obligatoires réduisent les zones de reproduction des poissons (Haplochromis, Limnothrissa, Clarias, Tilapia), accentuent l’érosion côtière et transforment les milieux côtiers en dépotoir. Ceci conduit à dire que la question de l’occupation du littoral n’est pas uniquement un problème d’aménagement. Elle touche directement l’équilibre écologique du lac Kivu et la sécurité des riverains.

Les constructions et les installations dans des zones non destinées à l’occupation humaine favorisent la perte des sols. Les berges deviennent instables : elles se dégradent progressivement sous l’effet de l’action de l’eau, des variations du niveau du lac, des ruissellements et des mouvements de terrain.

Dans une zone montagneuse comme Bukavu, les pentes sont souvent fragiles. L’implantation de maisons ou d’obstacles sur ou près des zones sensibles augmente le risque d’éboulement. Les dégâts peuvent être matériels, mais aussi humains : les populations deviennent exposées à des accidents naturels.

« Ici à Labotte, il arrive que l’eau monte et nous rencontre dans la maison. C’est dangereux de construire dans le lac », témoigne un locataire vivant sur avenue du Lac.

La vie aquatique du lac Kivu dépend de zones favorables à la reproduction des poissons. Lorsque des terres sont arrachées ou déposées en bordure du lac, des matières peuvent s’accumuler et enfouir les zones de frayères. Ce phénomène réduit la capacité du lac à assurer le renouvellement des espèces halieutiques, avec des conséquences directes sur la pêche artisanale.

Disparition des paysages publics et atteinte à l’intérêt collectif

De nos jours on observe à Bukavu à ce que Mudinga et al., 2021 a décrit comme accaparement faite allusion aux empiétements des terres :

« l’acquisition des droits fonciers et des ressources connexes en utilisant la coercition sur des personnes qui s’en réclament propriétaires ; l’annexion délibérée de tout ou partie de terre d’autrui dans un croquis d’un autre terrain acquis légalement ; la dépossession par la réinterprétation des normes foncières et la nature des droits coutumiers,  l’expropriation pour cause d’utilité publique sans indemnisation équitable ; l’occupation et l’exploitation irrégulière suivies d’un refus de libérer une terre appartenant à autrui ; la légalisation à son nom d’une terre sur  laquelle on avait des droits d’usage temporaires ; la privatisation d’une terre commune par un individu ».

De loin ou de près, cette situation est actuellement vécue en 2026 dans la ville de Bukavu surtout le long des zones côtières du lac Kivu.

Des promesses de sanctions qui n’arrivent pas

En 2021, l’ancien ministre du transport et tourisme avait promis que les bâtisses sur les 10 mètres des rives seront démolies.

« La situation sur les espaces des 10 mètres de rives est en train de devenir trop catastrophique ; parce que les gens continuent à pousser le lac, et aussi le transformer en fausse sceptique. Il y a même des problèmes sanitaires qui s’y posent et aussi l’écosystème qui est menacé. Nous avons constaté que c’était important, après concertation avec le gouverneur de la province, nous avons demandé qu’on puisse détruire toutes ces constructions anarchiques qui sont érigées sur les espaces des 10 mètres de rive », avait annoncé le ministre provincial de transport et tourisme ; Swedy Basila.

Plus de 5 ans après, ni l’ancien gouvernement ni l’administration rebelle n’ont fait aucune démolition. Entre temps, le lac se meurt et les Bukaviens ne peuvent pas avoir accès à leur lac. Ils le voient de très loin comme Moise de la Bible voyait Canan très loin.

Que dit la loi

La Loi n° 15/026 du 31 décembre 2015 relative à l’eau à son article 101stipule ce qui suit :  Sont interdites ou, le cas échéant, réglementées pour raison d’intérêt public, les actions susceptibles de porter atteinte à l’équilibre des écosystèmes aquatiques ou d’affecter leur diversité biologique dans les zones humides d’importance particulière et/ou dans les aires protégées.

Il existe des mesures de protection de dix mètres de rives dans la ville de Bukavu du lac Kivu arrêtées par le maire de Bukavu. Ces mesures sont rencontrées dans les décisions de l’arrêté n°40/013/BUR/BKV/2006 du 5 Février 2006 portant protection des rives du lac Kivu dans la ville de Bukavu.

Article 1er : il est strictement interdit de bâtir sur le 10m de rive du lac Kivu sur toute l’étendue de la ville de Bukavu ;

Article 2 : Est rendu prohibé, le remblayage par sac, boue, fer ; clôture, bois ou planche et par la terre dans le littoral du lac Kivu ;

Article 3 : Il est strictement interdit d’abattre dans n’importe quelle condition les arbres plantés dans les 10m de rive.

Malgré cet arsenal juridique et administrative, la situation s’empire davantage au grand dam des habitants de Bukavu.

Le texte de la loi prévoit la délimitation et la protection de certaines zones sensibles. Cependant, l’existence de la règle ne suffit pas : il faut un environnement de mise en œuvre. L’objectif n’est pas seulement de “sanctionner”, mais de garantir que le lac Kivu demeure un espace public utile, profitable à tous et un écosystème préservé. La loi est censée protéger contre les pratiques qui génèrent des risques et détruisent les ressources communes.

Causes probables du phénomène

Selon plusieurs témoignages, l’empiètement des 10 mètres de rives est dû à plusieurs raisons. Ils citent la méconnaissance ou la faible application des règles de délimitation et de protection du littoral, les conflits fonciers et la recherche d’appropriation rapide des espaces disponibles, les faibles mécanismes de contrôle notamment la surveillance, les sanctions, les procédures de correction ; la pression démographique et le besoin de logement accru. Selon un pêcheur contacté sous l’anonymat, la corruption est l’une des principales causes qui poussent à toute personne ayant son argent d’accéder au lieu prohibé et d’y exercer illégalement des activités au mépris de la loi. Cette source interrogée nous a expliqué que les agents susceptibles d’arrêter ou de dénoncer ces mauvaises habitudes sont souvent motivés par une enveloppe de 100 dollars américains pour fermer l’œil sur la situation chaotique. Un autre pécheur contacté pense que les autorités occupant la ville de Bukavu depuis 2024 à 2026 sont à la base du grand désordre particulièrement le morcellement de petites parcelles qui ne répondent pas aux normes viables, exposant à plusieurs risques environnementales, sociales, économiques et sécuritaires.

Tous ces facteurs interagissent et créent un cercle où l’occupation illégale semble se normaliser, alors qu’elle produit des atteintes permanentes. Curieusement, les occupants des dix mètres de rive sont soumis aux taxes, dont la taxe sur l’exploitation de 10m de rive payée annuellement à la mairie seule pendant que la taxe d’octroi de 10 m de rive est payée aussi annuellement et consiste à payer 100$ au bureau de Transcom, peut-on lire dans l’ouvrage de CITULI V et YEN.K.,2019. En parcourant le milieu riverain du lac Kivu par pirogue ou à pied, on constate facilement que les hôtels suivants n’avaient pas respecté les mesures fixées par la loi, n’avaient pas laissé d’espace public et s’étaient dirigés directement vers le lac Kivu : Mutudu, Lake SIDE, La Roche, Panorama, Jardini Plage, New Riviera, Benita Hôtel et nombreuses autres maisons privées qui sont en train de voir le jour sous l’occupation de la rébellion en cette année 2026.

10 m de rives, une bombe à retardement

Les effets observés sont à la fois environnementaux, économiques et sociaux, et se renforcent mutuellement. D’abord, la dégradation du littoral se traduit par une fragilisation des berges et une érosion des sols, entraînant la perte ou la perturbation de milieux côtiers. Lorsque des terres sont arrachées ou déposées en bordure du lac, des matières peuvent s’accumuler et enfouir les zones de frayères. Ce phénomène réduit la capacité du lac à assurer le renouvellement des espèces halieutiques, avec des conséquences directes sur la pêche artisanale.

Les habitats sensibles, notamment les zones de reproduction des poissons deviennent moins favorables, ce qui réduit la diversité des espèces et perturbe le fonctionnement naturel du lac. Ensuite, ces changements se répercutent sur les activités liées aux ressources halieutiques. Lorsque les milieux de ponte et d’élevage sont perturbés, la disponibilité en poissons baisse, touchant progressivement les acteurs de la filière : pêcheurs, vendeurs, transporteurs et restaurateurs. Les revenus dépendant de l’activité s’en trouvent fragilisés. Enfin, la restriction des accès publics modifie les usages riverains. Les lieux de détente et de rencontre deviennent moins accessibles, alimentant des tensions entre riverains et occupants, et réduisant la qualité des relations sociales au fil du temps. L’accès public au lac Kivu dans les trois communes de la ville de Bukavu est progressivement menacé par l’empiétement des parcelles et des constructions anarchiques dans le plan d’eau du lac Kivu. Ces pratiques entraînent des conséquences lourdes : conflits fonciers, érosion, éboulements, enfouissement des zones de frayères, fragilisation des berges et disparition des paysages récréatifs accessibles à tous. Si les autorités actuelles se laissent bornées par la convoitise des parcelles au bord du lac Kivu, l’accaparement et le morcellement de petites parcelles dans la zone côtière du lac Kivu, même la partie Muhumba jadis exemplaire perdra son trait attractif suite aux constructions anarchiques trop près des rives sans normes le long du lac Kivu.

Que faire ?

Pour restaurer l’accès public au lac Kivu à Bukavu et diminuer les risques liés aux occupations en zones sensibles, il est nécessaire d’adopter une stratégie intégrée. D’abord, la prévention passe par une délimitation claire des limites à respecter, matérialisée par un plan de bornage visible et compréhensible le long du milieu riverain du lac Kivu en ville de Bukavu, puis par des missions de contrôle régulières afin d’assurer le suivi des mesures. En parallèle, la sensibilisation communautaire est essentielle : il faut expliquer les dangers de construire dans le lac ou sur des sites à risques, rappeler l’importance des zones des frayères et de la biodiversité, et mobiliser les chefs de quartiers, les associations et les acteurs locaux.

Ensuite, la réhabilitation des espaces déjà dégradés doit s’appuyer sur des actions contre l’érosion pour protection des berges, l’assainissement et la restauration des zones affectées, avec un dispositif de suivi environnemental. Enfin, un encadrement urbanistique renforcé, complété par des solutions de relogement sécurisées et une gouvernance locale efficace, permet de mieux appliquer les règles et de corriger rapidement les écarts.

La loi prévoit la délimitation et la protection des zones sensibles, mais sa mise en œuvre doit être renforcée à travers la surveillance, la sensibilisation, la planification urbaine et la réhabilitation environnementale. Protéger les lieux du domaine public d’accès au lac Kivu, c’est aussi protéger la sécurité des populations et la survie des activités économiques locales, notamment la pêche, le loisir. Le défi est donc clair : restaurer les accès publics, encadrer l’occupation du littoral et garantir un avenir durable pour la ville de Bukavu.

Emmanuel Basoda


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